Nº 5 2015 > Radiodiffusion

Du spectre pour la radiodiffusion

Simon Fell
Directeur du Département Technologie et Innovation, Union européenne de radio-télévision (UER)

Simon Fell, Directeur du Département Technologie et Innovation, Union européenne de radio-télévision (UER) Du spectre pour la radiodiffusionDu spectre pour la radiodiffusion
Simon Fell, Directeur du Département Technologie et Innovation, Union européenne de radio-télévision (UER)

Parce qu’il est disponible en quantité limitée tout en étant très demandé pour un large éventail de services, le spectre est devenu un enjeu majeur au fil des ans. Il ne fait aucun doute que les radiodiffuseurs l’utilisent à très bon escient pour fournir toute une gamme de services. Les médias de service public comme les chaînes de télévision privées dépendent du spectre pour diffuser leurs programmes en clair, à l’intention de ceux qui n’ont pas les moyens ou l’envie de s’abonner à un service de télévision payante. Le plus souvent, les programmes de télévision numériques en clair sont diffusés par voie de Terre. Par ailleurs, le secteur de la radiodiffusion numérique est en pleine évolution avec le déploiement de la technologie DAB+, qui permet de fournir une plus large gamme de programmes en qualité numérique sur de nombreux territoires et ne cesse de gagner en popularité. Rien qu’en Europe, quelque 250 millions de foyers reçoivent uniquement la télévision numérique de Terre dans leur salon, mais aussi sur les nombreux autres téléviseurs installés dans les cuisines, les chambres ou d’autres pièces de la maison. Ces services sont fournis sur des réseaux robustes, construits pour être résilients et sont réglementés de manière à pouvoir offrir une très grande fiabilité (99,98% dans certains pays), une couverture universelle et la gratuité à leurs utilisateurs.

Le contenu télévisuel national est financé pour l’essentiel par les chaînes de télévision gratuites publiques et privées, qui contribuent à promouvoir largement la culture grâce à ces programmes. Dans certains pays d’Europe, comme en France et au Royaume-Uni, entre 80 et 90% des investissements dans les productions télévisuelles originales sont financés par des chaînes gratuites. Par ailleurs, la télévision gratuite représente toujours quelque 80% des parts d’audience en Europe, même dans les pays où le taux de pénétration de la télévision payante est supérieur à 50% (comme au Royaume-Uni) ou à 80% (comme aux Pays-Bas ou au Danemark).

De plus en plus, les services de télévision numérique servent de base pour fournir au public de nouveaux services innovants, en plus du bouquet de base des chaînes gratuites. Ces derniers mois, l’Allemagne a annoncé l’arrivée de nouveaux services de Terre à haute définition qui mettront en œuvre la technologie de codage vidéo à haute efficacité (HEVC) et seront destinés aux dispositifs portables utilisant la très populaire norme européenne DVD-T2. En Pologne, la télévision numérique de Terre, qui n’était reçue que par un faible pourcentage de la population en 2010, représente en 2015 près de 40% des parts d’audience, avec une progression de l’offre de services de télévision hybrides radiodiffusion-large bande, y compris un essai de service de télévision à ultra–haute définition (TVUHD) 4k fourni en tandem sur des réseaux large bande à des téléviseurs connectés. Grâce à cette norme ouverte, les téléspectateurs ont accès à des services interactifs très prisés sans avoir à souscrire un abonnement ou à acheter un autre décodeur, puisque tous les téléviseurs produits ou vendus en Europe respectent cette norme. Au Royaume-Uni, BT vient de lancer une chaîne de sport à ultra-haute définition accessible grâce à un décodeur Youview de nouvelle génération — dans ce cas précis, il s’agit d’une chaîne à abonnement couplée au large bande, mais le service de télévision a pour base la télévision numérique de Terre. Cette approche hybride montre combien la radiodiffusion peut être souple et innovante à une époque où l’on peut accéder de multiples façons à des services proposés sur de multiples chaînes et de multiples dispositifs. Pourtant, dans de nombreux pays, la télévision numérique de Terre est le pilier qui permet au public d’avoir accès au divertissement, à l’éducation, aux manifestations sportives, à l’actualité et à la culture. Le public doit pouvoir continuer à profiter de ces services, lesquels doivent se développer et prospérer naturellement, sans que leur existence soit menacée. Dans certaines régions, le déploiement de la télévision numérique de Terre n’en est qu’à ses tout débuts et il faut laisser aux services le temps de parvenir à maturité.

Parallèlement, nous, les radiodiffuseurs, avons parfaitement conscience de la souplesse qu’offrent les téléphones intelligents et de l’intérêt que représente la fourniture de services IP sur les dispositifs portables, comme les tablettes et les phablettes qui sont souvent utilisées pour regarder du contenu chez soi ou près de chez soi — la plupart du temps en passant par des connexions WiFi qui, parce qu’elles sont présentes partout et faciles à utiliser, en particulier chez soi, sont de facto la solution choisie pour utiliser un dispositif portable. Néanmoins, nous sommes bien conscients du succès de la portabilité et nous voyons bien que la 4G et même la 3G sont très utiles lorsqu’on se déplace, mais nous ne pouvons que réprouver les demandes exagérées de largeur de bande, que l’on voit souvent dès lors qu’il s’agit de spectre pour les services mobiles.

Radiodiffusion et services mobiles

En même temps, les opérateurs mobiles et les dispositifs que nous utilisons ont besoin d’une industrie de production télévisuelle dynamique et prospère, qui crée des contenus intéressants et attractifs pour les abonnés, ce qui contribue à la popularité de ces dispositifs largement subventionnés. Le problème est le suivant: les radiodiffuseurs veulent utiliser et utilisent effectivement ces dispositifs pour fournir du contenu, mais nous ne savons pas encore si les consommateurs veulent nécessairement avoir, sur leurs dispositifs portables, la même expérience que sur le téléviseur grand écran de leur salon. Nous pouvons par conséquent miser sur les formidables perspectives qu’ouvrent les technologies qui ne manqueront pas d’attirer les radiodiffuseurs et autres créateurs de contenus.

Nous sommes absolument ravis de travailler ensemble afin de déterminer si les normes mobiles de demain seront synonymes de progrès pour notre communauté, que ce soit pour produire du contenu ou pour toucher le public qui sera équipé de dispositifs mobiles. Toutefois, pour que la radiodiffusion ait toute sa place dans un avenir placé sous le signe de la 5G, il faudra tenir compte des besoins des radiodiffuseurs accessibles à tous: gratuité des services, possibilité de recevoir sans abonnement les signaux correspondant à ces services, couverture universelle (puisque l’on parle de radioDIFFUSEURS — nous nous adressons à tous), fiabilité et résilience — vers qui le public se tourne-t-il en cas d’événement national ou d’actualités majeures? Nous devons offrir au public la fiabilité qu’il attend.

Nous ne menons pas seuls cette réflexion. Nous nous sommes rapprochés de l’UIT et du 3GPP afin d’expliquer ce que nous souhaitons en ce qui concerne les normes de demain et nous avons organisé un atelier ouvert avec l’ETSI afin de discuter de cette question. Le secteur mobile ne s’est pas encore fortement mobilisé et nous apprécierions sa participation.

Le spectre est une ressource précieuse qui doit être utilisée aussi efficacement que possible. Certes, les services mobiles font l’objet d’une demande croissante, mais ils ne sont pas les seuls dans ce cas. La plupart, si ce n’est la totalité des services de radiocommunication tablent sur une hausse de la demande de capacité dans l’avenir. Les services de TVUHD et la nouvelle demande qu’ils représentent en sont un très bon exemple. Nous sommes convaincus que l’attribution de bandes de fréquences supplémentaires aux services mobiles ne résoudra pas le problème de capacité de ces services à long terme et risque de porter préjudice à d’autres grandes industries, en particulier à la radiodiffusion, à la production culturelle et créative et au secteur des satellites. On ne pourra trouver une solution viable à ce problème que si chacun utilise les fréquences qui lui sont attribuées plus efficacement et est en mesure de partager le spectre sans causer de brouillages. Le plan actuellement applicable aux bandes d’ondes décimétriques prévoit une certaine marge de manœuvre qui permet aux services de production de programmes et d’événements exceptionnels (PMSE) et aux services utilisant les espaces blancs de partager le spectre avec la télévision numérique de Terre. De son côté, la télévision numérique de Terre passe à la norme DVD-T2 et utilise ainsi des réseaux monofréquence et de nouvelles normes de compression. L’innovation se poursuivra uniquement si nous continuons d’investir en tant que secteur et pour ce faire, nous devons être certains qu’à long terme, le spectre nécessaire sera disponible.

L’UER à la CMR-15

En résumé, l’UER mettra bien sûr tout en œuvre à la CMR-15 pour conserver les bandes d’ondes décimétriques qui sont toujours attribuées au secteur de la radiodiffusion, car nous devons faire en sorte que tout un chacun, partout dans le monde, ait accès aux services de radio et de télévision. Nous considérons que notre secteur a été plus que généreux en libérant la bande des 800 MHz au profit des services mobiles dans la Région 1, et il est maintenant également prévu de libérer la bande des 700 MHz. Il est essentiel que l’on nous accorde un délai suffisant pour organiser correctement cette libération de la bande des 700 MHz, en tenant dûment compte des coûts liés aux changements d’assignations, et pour procéder à une planification bien conçue des fréquences et en évaluer les répercussions. Par ailleurs, nous nous efforcerons de conserver l’utilisation de la Bande C, qui joue un rôle essentiel pour la fourniture de contenu par satellite partout dans le monde et en particulier dans les régions où les moyens classiques de fourniture subissent des affaiblissements dus à la pluie.

Nous pouvons accomplir de grandes choses ensemble, mais nous devons pour cela arrêter de penser qu’il n’y aura qu’un vainqueur. Présentons honnêtement nos positions et soyons également prêts à travailler ensemble en faisant des concessions pour trouver des solutions constructives pour demain, tout en permettant à nos secteurs de se développer et de prospérer comme ils le devraient.



 

Attribuer des fréquences pour un monde qui change

Conférence mondiale des radiocommunications de 2015

Dans ce numéro
No.5 Septembre | Octobre 2015

Audiences avec le Secrétaire général:

Visites officielles

Audiences avec le Secrétaire général|1